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Roger Bango : « J’avais honte de mon métier »

Publie le vendredi 12 juin 2020

Après plus de 20 ans de présence dans la mode, Roger Bango fait partie des créateurs dont le nom porte. Promoteur de la marque Korha (Koffi Roger Habillement) et propriétaire d’une unité de production moderne qui emploie au moins 50 personnes, Roger a une vision futuriste de la couture. En 2019, il a été lauréat du Prix d’Excellence du président de la République. Sans faux-fuyants, le styliste-modéliste explique son succès et donne des pistes pour aller vers l’excellence dans la mode.

. Comment tu es allé à la mode ?

-      La mode est venue à moi car ma mère était dans la mode même si ce n’est pas au niveau où je suis aujourd’hui. Elle avait une machine à coudre à la maison et j’aimais bien bricoler avec elle quand je revenais de l’école. Mais à vrai dire, ça amusait ma mère qui aimait bien que je m’intéresse à ce qu’elle faisait. Quand elle a compris que je voudrais en faire un métier, elle n’était plus d’accord. Elle n’avait pas cette vision de ce que la mode pouvait être. Au milieu des années 1990, on n’avait pas cette idée de la mode. A part ma grande sœur (paix à son âme), personne de ma famille ne m’a encouragé à faire couture. Et puis, il y a une autre dame : Mme Fofana qui est toujours là et que je salue d’ailleurs. Mme Tagali Fofana est ma mère dans le milieu. Quand je veux me confier à quelqu’un comme une maman, c’est à elle que je m’adresse. C’est Tagali qui m’a vraiment encouragé à faire la couture.

. As-tu connu des moments difficiles à tes débuts au point de vouloir abandonner?

-      Bien sûr ! J’étais DJ avec mes amis et on écoutait 2Pac et tous ces rappeurs de l’époque. Parler de couture, c’était nase. J’avoue qu’à un moment donné, j’avais honte de dire que j’apprenais ce métier-là ! Après, j’ai commencé à me documenter. Ce n’était pas facile comme aujourd’hui. J’ai découvert dans mes recherches Chris Seydou, Levi’S et sa fameuse marque de jean… Je me suis dit que la mode peut donc rapporter beaucoup d’argent. J’ai commencé à m’y mettre de plus en plus mais vraiment, sans conviction hein. La présence de mes amis m’influençait beaucoup.

. Qu’est-ce qui t’amené vers la couture masculine ?

-      Au départ, j’étais styliste-modéliste femmes. C’est ce que j’ai appris chez Tagali. Le côté masculin est venu par la suite. J’ai suivi après des formations en ligne. J’aime bien les choses carrées, qui sont claires. Je trouve que la couture femme est très versatile. Ce n’est pas carré quoi ! Ça me fatiguait un peu.

. C’est quoi être carré pour toi ?

-      La mode féminine n’est pas linéaire. C’est-à-dire que le processus n’est pas clair. Et quand c’est comme ça, on a du mal à mesurer, à compter et on ne peut pas voir ses pertes. Dans la mode masculine, le process est plus clair. Aujourd’hui, je sais combien de temps, quelle longueur de fil j’ai besoin pour faire une chemise. Car, c’est clair, c’est mesurable. Dans la couture dames, il y a tellement de choses, de fantaisies… Je trouve que ce n’est pas facile.

. Qu’est-ce qui fait ta force pour t’imposer ?

-      Je dirais que c’est l’organisation. J’ai essayé de regarder autour de moi et j’ai vu que la force de ceux qu’on cite en exemple, est dans l’organisation de leur boîte. Pour moi, le travail vient après l’organisation. Un jour, j’ai demandé à une de mes collaboratrices de me noter tout ce qui est achat, sortie d’argent. Et au bout de deux semaines, j’ai découvert qu’on dépensait beaucoup d’argent. Tant que ce n’est pas écrit, on ne le perçoit pas. Ma force est partie de là. J’étais dans le prêt-à-porter. Je n’étais pas du tout connu mais on connaissait mes produits. Et je gagnais de l’argent. Cela m’a permis de me structurer, de m’équiper en machines à coudre, de monter un site Internet en 2003… C’est tout un parcours car on ne finit jamais de s’organiser. Je suis toujours dans cette dynamique-là.

. Et au niveau de création, quels sont tes atouts ?

-      Selon ce qui me revient de mes clients, je mets beaucoup l’accent sur la finition. Une fois à une exposition de mes vêtements à SOCOCE, les gens venaient à l‘atelier de fabrication pour s’assurer que c’était des produits faits en Côte d’Ivoire. Mon objectif est de faire des produits de qualité made in Côte d’Ivoire pour concurrencer toutes les grandes marques du monde. Au-delà de ça, j’aimais faire les choses autrement. J’ai fait par exemple les premières chemises avec tableau d’art. Ça a bien marché. On avait un type de clientèle assez sélect et qui voyageait beaucoup. Ils aimaient tout ce qui était sobre. On n’arrivait pas à savoir si nos produits étaient ivoiriens ou occidentaux car on a atteint un bon niveau de finition.

. Quelle est la préférence de la maison Korha en termes de matières ?

-      L’année dernière, j’ai reçu le Prix d’Excellence du président de la République. Et à ce titre-là, je dois faire la promotion du pagne ivoirien. Aujourd’hui, je suis un peu comme l’ambassadeur de ce pagne-là. Je le porte quand je peux. Quand je suis invité à une cérémonie, je ne porte que ça. A la base, je suis très coton car nous sommes dans un pays où il fait très chaud. Le coton est confortable. Il est aussi bon pour la santé. Toutes les autres matières ne sont pas très appropriées pour notre climat d’ici. A 90%, je travaille avec du coton et du lin.

. D’Abidjan 220 Logts au Prix d’Excellence du président de la République. Pensais-tu atteindre ce niveau quand tu commençais ?

-      Non, pas vraiment ! Il y a des fois où on a la foi et on se dit qu’on est sur le bon chemin et qu’on va y arriver. Il y a des moments où on a le moral à zéro, on a l’impression que quelque chose s’est cassée.

. Quelle a été ta réaction quand on t’a annoncé que tu étais lauréat du Prix d’Excellence 2019 ?

-      J’étais surpris. Je venais d’arriver d’Italie. Ça devrait être le 2 ou le 3 août quand j’ai reçu un coup de fil du ministère  de la Promotion des PME pour me dire que j’ai été retenu pour le Prix d’Excellence 2019. En réalité, on se dit que ce sont les protégés de nos gouvernants qui sont lauréats à ces récompenses. Là, je dis aux jeunes que je coache de travailler sans relâche car la reconnaissance viendra. Les gens sont quand même assez corrects et objectifs. Les critères de sélections sont clairs et mesurables.

. Ton ascension dans le milieu de la mode a été très rapide. Quel est ton secret ?

-      Je ne saurais le dire. Je sais cependant une chose : sans organisation, on ne peut arriver quelque part. Il faut de l’organisation et de la détermination. Personnellement, je mise sur l’organisation car dans le milieu, il y a des gens qui sont très courageux et créatifs mais ils ne bougent pas. Cela est lié tout simplement au fait qu’il n’y a pas d’organisation ni de vision derrière. C’est vrai que quand on crée une entreprise, c’est pour gagner de l’argent. Mais aujourd’hui, ce n’est pas cela tant ma motivation. Mon objectif est de répondre à un besoin : quand quelqu’un prend un vêtement Korha, qu’il soit fier de le porter et qu’il ne regrette pas les marques occidentales et asiatiques.

. A quoi répond l’installation d’une Fondation Roger Bango ?

-      Je veux que ceux qui portent ma marque comprennent que derrière, il y a un côté social. On est dans un environnement où on doit aider ceux qui sont autour de nous, on doit pouvoir partager… Cela m’aide à courir hein. La fondation Roger Bango a été créée en 2018. Le nom complet est la Fondation Roger Bango pour la formation et l’insertion socio-professionnelle des jeunes filles en situation difficile. J’ai remarqué qu’on a de la main d’œuvre en Côte d’Ivoire. C’est vrai qu’elle n’est pas qualifiée mais on peut la qualifier. Et on va l’insérer dans le milieu socio-professionnel pour qu’elle puisse se prendre en charge. C’est comme ça que l’idée de la fondation est venue. Je suis allé en Chine qui a une population nombreuse. Là-bas, on considère cette jeunesse-là, cette main d’œuvre-là et on l’utilise. On appelle tilapia nos jeunes d’ici car ils vont à la plage. C’est ce genre de chose qui ne me laisse pas indifférent. C’est pour cela que j’ai créé cette fondation. Pour moi, seul le travail libère l’homme. Quand on donne de l’argent à quelqu’un et dès qu’on tourne dos, il fait quoi avec ? Rien. Quand on donne un métier à quelqu’un, il l’a pour toute la vie, il est libre.

. Comment se fait le processus de formation ?

-      On a plusieurs types de formation et le process est simple. Le premier projet qu’on a lancé c’est le ‘’ P621’’ ou Programme 621 c’est-à-dire ‘’6 mois 20 jeunes et 1 métier’’ par session. Pendant six mois, on forme le jeune homme ou la jeune fille à une tâche dans un métier. On a démarré par la couture car c’est ce que je sais faire. On forme ces jeunes dans une tâche bien précise et après on les insère dans la production chez moi, Pathé’O, Gilles Touré ou Alain Niava. Ils ont automatiquement un salaire parce qu’ils sont opérationnels. On ne les forme pas à tout pour faire six ans dans un métier qui ne finit pas. En trois mois, ils sont opérationnels sur une tâche bien précise. Pendant la formation, on paie leur transport, leur nourriture. Tout cela pour les motiver. Au bout du compte, quand il comprend qu’il a un métier et que dorénavant, on ne va plus lui tendre son pain, le gars est libéré et ça donne de la valeur et l’envie de vivre. C’est cet espoir-là que nous voulons transmettre aux apprenants pendant cette formation.

. Que dis-tu à tous ces jeunes qui viennent prendre conseil avec toi ou qui veulent suivre ton exemple ?

-      Premièrement, je leur dis toujours d’aller au marcher et de regarder ce qui domine là-bas. C’est le vêtement. Cela veut dire qu’il y a de la place. Et la Chine viendra prendre la part de terrain qu’on laissera. Deuxièmement, les clients ne sont plus des novices. Les gens voyagent beaucoup et l’information est disponible partout. Ils ont besoin de la qualité car ils savent ce que c’est. Quand un créateur n’a pas la qualité que le client veut, il le laisse et il va ailleurs. Personne ne veut aujourd’hui porter une chemise qui n’est pas de qualité. Si on veut être compétitif, c’est déjà avoir cette qualité-là pour pouvoir vendre à nos clients qui sont nos voisins. Sinon, ils vont aller au marché.

. On reproche souvent aux stylistes africains d’être trop chers. Comment arrives-tu à juguler qualité et prix acceptables ?

-      C’est vrai qu’on est cher et il faut le dire. Mais cela s’explique par le fait qu’en réalité, on ne produit pas assez. C’est tout simple. Quand on regarde ce qu’on dépense et ce qu’on produit, on se rend compte qu’on ne produit rien du tout. Quand je visite les grandes unités de production de Chine ou de Turquie, j’ai du mal à travailler à mon retour. Chez nous au pays, on n’a pas encore ce qu’on appelle la conscience professionnelle qui doit discipliner les employés jusqu’au niveau de ce qu’on retrouve chez les Chinois. Il y a deux ans, j’ai visité une unité de production à Tunis et j’ai été surpris par la performance d’une jeune dame de 22 ans qui repasse 600 chemises par jour. Dans nos ateliers à Abidjan, quand tu dis à quelqu’un de repasser 200 chemises par jour, il va commencer à râler. On n’a pas encore cette conscience professionnelle-là. Mais ce n’est pas dû au seul fait des employés. Nous, créateurs-employeurs, devront créer cet environnement-là. On doit avoir ce mind et nous mettre dans une dynamique d’usine. Ça va conditionner tout le monde à aller plus vite. Si on produit beaucoup, les prix vont baisser. On a des processus où il y a beaucoup de gaspillage. Au lieu de faire une chemise en 30 mn, on la fait en 4h, c’est une perte énorme. Et à ce rythme-là, personne ne pourra s’en sortir. Tout se mesure et tout se calcule. Si on ne le fait pas, on échoue.

. Quelle est la place de Dieu dans ta vie ?

-      Je suis un grand croyant. Et en plus de Dieu, le plus important dans ma vie, c’est ma famille. La seule fois où je me sens vraiment libre, c’est devant mon épouse et mes enfants. C’est ce qui fait que je suis très souvent avec ma femme et nos gosses.

. Combien d’enfants as-tu ?

-      J’ai 5 enfants. Trois filles et deux garçons.

. Pendant chaque décembre, tu te rends en Israël. C’est quoi le projet ?

-      Je vais en Israël pour me recueillir et comprendre la fragilité de l’être humain. Au pied du mur des lamentations à Jérusalem, on voit des hommes puissants et des fortunés qui s’agenouillent et pleurent. On comprend comment l’homme est fragile. Au-delà de tout, il faut qu’on sache pourquoi on est venu sur terre et où on va finir. Normalement, tous les mois de décembre, je fête mon anniversaire en Israël.

Par Aymann Nourra

Source: Live.ci


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